EN QUÊTE D'ÉCOLE : épisode 43 (25/11/2025)
Quels racismes à l'école ?
Introduction
Dans son rapport de 2023 la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme constate que “le nombre de faits recensés à caractère raciste, antisémites et xénophobes se maintient à un niveau élevé” et que le niveau de tolérance baisse dans un contexte que la Commission relie notamment à “je cite” “la diffusion d’un discours haineux dans certaines sphères politiques et médiatiques”
Ces discours, notamment entourant la question de l'immigration, font preuve d'un racisme de plus en plus décomplexé — et sont régulièrement condamnés par la justice. En contre pied, les analyses et mobilisations antiracistes se multiplient tant dans l'opinion publique - comme à la mort de George Floyd en 2020 aux Etats-Unis, ou à celle de Nahel en 2023 en France. De même, dans les sciences sociales, le sujet est pris de front par la popularisation de concepts comme la "racisation", qui sont parfois mal compris et peuvent heurter.
L’école n’étant pas fermée au monde, nous observons que cette question interroge de plus en plus les élèves comme les agents de l’éducation.
Mais quelle est la nature de cette interrogation ? Devons-nous nous demander si l’institution elle-même produit des discriminations racistes alors qu’elle se donne pour mission la lutte contre le racisme ? Peut-on parler du racisme uniquement comme un élément exogène qui viendrait du monde du travail et des familles des élèves ?
Et puis, comment aborder le racisme avec les élèves, de quoi parle t-on exactement ? D’une idéologie ? De préjugés ou bien de pratiques et de rapports sociaux ? Et dans ce cas, contre quoi faut-il lutter ?
Pour le savoir, nous avons mené l’enquête
Les chiffres
Le premier constat est que le racisme n’est pas d’un autre temps.
Extrait d'un micro-trottoire sur le site de l'INA : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/francais-racisme-discriminations-micro-trottoir-france
En juin 2025, dans son 35ᵉ rapport annuel sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, la CNCDH relève que les enquêtes de victimation estiment qu’1,2 millions de personnes de plus de 14 ans déclarent chaque année au moins une atteinte à caractère raciste. Qui plus est, le rapport insiste sur la sous-déclaration liée à la “la défiance envers les institutions, les difficultés à porter plainte, et le faible nombre de condamnations”.
Bien que l’école ne soit pas la première institution visée, le jeune âge des personnes concernées par ces statistiques nécessite qu’on se pose la question de ce qui se passe dans les couloirs et classes des établissements scolaires.
L'idéologie d'une biologie de la race?
Ce que révèlent les chercheureuses lors d’enquêtes de terrain dans les écoles c’est qu’il n’y a pas de propos ou d’actes qui relèvent d’un racisme idéologique.
Le racisme idéologique est le terme consacré pour désigner l'idéologie — puisqu'elle ne repose sur aucun fondement scientifique — selon laquelle il existerait des races biologiques, et qui établit une hiérarchie entre ces races.
C’est par exemple l’idéologie nazie de la race Aryenne qui serait biologiquement supérieure.
Ni les élèves étudiés dans le livre Du racisme et des jeunes d’Aurélien Aramini, ni les professeurs entendus dans l’enquête de Laura Foy, n’adhèrent aux thèses selon lesquelles il y aurait des formes d’humanité dégradées dues au phénotype.
Les concept sociologiques de "race" et de "racialisation"
Il faut alors faire la distinction entre la race comme concept biologique invalide et le concept de “race” tel qu’il est employé en sociologie.
La sociologue Sarah Mazouz appelle, dans son livre intitulé sobrement Race, à utiliser le terme au singulier comme désignant un rapport de pouvoir qui structure les relations sociales.
Il s’agit alors de montrer que la catégorie raciale existe bien mais qu’il s’agit d’une construction sociale et historique. Elle n’a de validité que parce qu’elle est efficiente dans le réel.
Ecoutons là définir la racialisation :
Extrait d'une interview de Sarah Mazouz sur la chaine Présages : https://www.youtube.com/watch?v=8N6zh4DGjow
On peut prendre en exemple la racialisation des Juifs tout au long du XIXème et au début du XXème siècle en leur attribuant des caractéristiques physiques soit disant communes et remarquables. Il ne s'agit donc pas que du poncif de la couleur de peau, mais d'une question d'assignation à une classe sociale hiérarchisée fondée sur la notion construite de race.
L'intrication des catégories de la classe et de la race.
En France, les statistiques ethniques sont interdites, ce qui rend difficile la mesure du poids de la discrimination raciale, nous n’avons que des chiffres sur les familles immigrées et leurs enfants. Mais si on prend ces chiffres, les immigrés représentent 1% des catégories socio-professionnelles supérieures et les élèves d’origine maghrébine ont 5 fois plus de chance d’être scolarisés dans un établissement d’éducation prioritaire comme le soulignent les sociologues Yaêl Brinbaum et Annick Kieffer.
Ce qui se dessine alors, c’est l’intrication entre la notion de race et celle de classe sociale. Comment distinguer dès lors, dans les discriminations subies, ce qui relève du racisme, et ce qui relève de la classe, laquelle est un facteur déterminant par exemple sur les questions d’échec scolaire ou d’orientation subie.
On peut s’appuyer notamment sur les enquêtes de victimation comme le rapport de l’INJEP de 2017 dirigé par la sociologue Prisca Kergoat qui révèle qu’au moins 15% des élèves en voie professionelle déclarent avoir subi de la discrimination. L’étude ajoute que ce chiffre est très sûrement sous-évalué et notamment pour les discriminations racistes car les élèves peinent à les identifier clairement.
Pour les recruteurs, les stéréotypes qu'ils associent à l'origine présumée des jeunes, dont celui qu'il s'agit de jeunes de milieux populaires en raison de leur racisation, les rend réticents à les intégrer aux activités d'entreprise, notamment quand les jeunes sont au contact de la clientèle. Ce sont les stéréotypes de race et de classe intriqués ensemble qui engendre une discrimination, intentionnelle ou non, sur le recrutement en stage ou contrats d'apprentissages.
En parallèle, la sociologue Elodie Druez a enquêté sur les jeunes diplômés d’origine sub-saharienne, se demandant si l'appartenance à une classe moyenne, les bonnes notes, puis le diplôme, protègent des discriminations racistes. Elle montre que les élèves ont 1,5 fois plus de risque de déclarer une expérience de racisme à l’école lorsqu’ils étudient dans des établissements peu mixtes, où il y a peu d’enfants d’immigrés.
C’est notamment au moment de l’orientation que les différences sont observées, les agents estimant souvent qu’une personne racisée est associée à une classe sociale défavorisée jugée peu apte à soutenir les élèves dans les études longues, “les enseignant·es mêlant critères sociaux et critères raciaux”.
On constate donc qu’on ne peut pas mettre en concurrence la question de la classe et celle de la race, ces deux catégories d’interprétation sont complémentaires et l’intersection des deux, et des autres catégories comme le genre, permet de décrire des formes spécifiques de discrimination.
Extrait d'une interview de Sarah Mazouz sur la chaine Présages : https://www.youtube.com/watch?v=8N6zh4DGjow
Même si la question du racisme à l’école est encore peu étudiée par la recherche, on ne peut pas continuer à en faire scientifiquement l’économie pour comprendre les inégalités scolaires.
Du côté de la salle des professeur·es
Laura Foy, chercheuse en sciences de l’éducation, enquête sur les propos et les représentations des enseignant·es dans sa thèse récompensée par le Défenseur des droits.
Le mot race restant très tabou, les professeures tendent à mobiliser en remplacement l'idée d'origine et de culture des élèves et de leurs familles pour expliquer, par exemple, un climat scolaire délétère ou des moments de désordre
Mais elle observe bel est bien un processus d’altérisation et de racialisation qui trace un “eux” et “nous”.
Ecoutons-la exposer les résultats de ses travaux:
Extrait d'une interview de Laura Foy sur le site Approches, cultures et territoires : https://www.approches.fr/pourquoi-tu-cries-23-rencontre-avec-laura-foy/
Ainsi les interprétations racisantes permettent aux professeures d’expliquer, par une cause externe à eux, une partie de leurs difficultés et par là de se protéger de la remise en cause de tout un système qui les violente tant eux que les élèves.
Du côté des élèves.
La racialisation se retrouve également dans la bouche des élèves qui, eux aussi, peuvent adhérer à ce “nous” contre “les autres”. Mais le philosophe Aurélien Aramini y voit un retournement du stigmate, une réponse à un quotidien où, eux et leurs familles, sont souvent réduits à la différence, à leur extériorité par rapport à la norme établie
Les élèves condamnent très généralement le racisme biologique, mais Aurélien Aramini insiste lui aussi sur le racisme comme expérience sociale de “polarisation conflictuelle”.
L’expérience du racisme est alors celle de rapports sociaux antagonistes, de rapports de force, d’identité protectrice et de rejet.
Extrait d'une interview d'Aurélien Aramini sur la chaine CRAP Cahiers Pédagogiques : https://youtu.be/MslIxItpPnY?si=475ZKT3I8icYtXHe
Face à des injustices et assignations ressenties, les groupes se constituent et s’organisent en opposition à la fois par anticipation du rejet et pour rester dans des groupes où ils se sentent en sécurité.
C’est parce que les rapports sociaux ordinaires ne sont pas aveugles à leur racisation que celle-ci se retrouve partout dans les discours d’élèves “sur fond de destin social différencié”
Une école traversée par les rapports racialisants
Ainsi, on fait le constat d'une contradiction entre une école anti-raciste en valeurs et en droit, et des rapports sociaux au sein de l'institution malgré tout imprégnés par la notion de race.
L'institution scolaire ne peut se dédouaner de ces rapports racialisant qui par ailleurs traversent tout le reste du monde social
Le déni servirait alors à ceux qui profitent de cet état de fait, ajoutant une violence supplémentaire à ceux qui subissent, souvent en silence, du racisme.
Le sociologue, Julien Garric appelle, notamment dans un article récent des Cahiers pédagogiques, à accepter l’idée d’une école qui provoquerait des “paroles racistes que les élèves reçoivent avec violence”. Il se demande alors s'il ne faudrait pas mieux se confronter, par exemple, à la “dissymétrie raciale” de la relation entre élèves et professeur·es dont la très grande majorité sont non racisés.
Extrait d'une interview de Marie-Joana Chamlong sur la chaine CRAP Cahiers Pédagogiques : https://www.youtube.com/watch?v=0s018I9CY7M&t=94s
Les écueils et défis de la lutte contre le racisme
Se pose alors la question de comment continuer à lutter contre le racisme vécu, subi et reproduit par les élèves dans le cadre scolaire sans être à côté du problème ni en reproduisant des formes de violence.
Le premier défi est alors de montrer que parler de “différences” et de “diversité” est un construit social, politique, historique par rapport à une norme arbitraire. Il semble important de ne pas consacrer ces différences qu’il faudrait, au mieux tolérer, et au pire instrumentaliser pour créer un lien avec les élèves ou avec leurs familles.
Extrait d'un sketch du Studio Bagel sur leur chaine : https://www.youtube.com/watch?v=VSpatxBZA9I
À l’inverse, Aurélien Aramini, montre que la posture strictement universaliste qui serait aveugle aux identités et qui viserait à “effacer les appartenances” est une autre impasse. Les élèves ne sont pas des êtres abstraits, désincarnés et sans histoire qu’on pourrait arracher à leurs singularités.
Ecoutons le évoquer la double exigence d’une pédagogie antiraciste au micro d’Etre et Savoir :
Extrait tiré de l'émission Radio France "L'école face aux racismes" https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/etre-et-savoir/l-ecole-face-aux-racismes-5490791
Une transmission anti-raciste des savoirs
Un autre volet de la pédagogie anti-raciste se trouve dans la manière d’aborder les savoirs. S’interroger sur l’ethnocentrisme de nos programmes ainsi que sur l’absence de représentation des personnes minorisées peut être une source de renouvellement pédagogique qui s’inscrit pleinement dans la lutte contre le racisme. L’historien Romain Bertrand propose, par exemple des récits symétriques, “à part égale” :
Extrait d'une interview de Romain Bertrand sur la chaine Science Po https://youtu.be/xJDh6MDRAIk?si=BIRRBaMfAzM2biAo
En classe les professeures inscrivent aussi cette lutte dans l’enseignement des savoirs, écoutons Manel Ben Boubaker, professeure d’histoire- géographie.
Extraits d'une interview de Manel Ben Boubaker sur la chaine Histoires Crépues : https://youtu.be/NDixTRWXGYI?si=tcRJ9hM7cas0S_2g
Conclusion
En conclusion, comme tout tabou, celui du racisme à l’école ne permet pas de penser clairement et distinctement ce que les élèves nomment racisme, ni ce qu’ils vivent et encore moins d’aborder sereinement le sujet avec eux. S’emparer du sujet dans les interactions en classe, dans la banalité des biais de nos savoirs et affronter la conflictualité des rapports, c’est aussi lutter contre le racisme mais au quotidien, en acceptant qu’il peut s’immiscer partout, malgré nous et de manière non intentionnelle.
Et pour aller plus loin ...
- Aramini, A., Dubet, F., & Chanet, J.-F. (2022). Du racisme et des jeunes : Témoignages de profs, paroles d’élèves. Éditions de l’Aube.
- Bertrand, R. (2011). L’histoire à parts égales : Récits d’une rencontre Orient-Occident, XVIe-XVIIe siècle. Éd. du Seuil.
- Brinbaum, Y., Chauvel, S., & Tenret, É. (2013). Quelles expériences de la discrimination à l’école ? Entre dénonciation du racisme et discours méritocratique. Migrations Société, 147148(3), 97‑110. https://doi.org/10.3917/migra.147.0097
- Brinbaum, Y., & Kieffer, A. (2009). Les scolarités des enfants d’immigrés de la sixième au baccalauréat : Différenciation et polarisation des parcours. Population, 64(3), 561‑610. https://doi.org/10.3917/popu.903.0561
- Dhume, F., & Cognet, M. (2020). Racisme et discriminations raciales à l’école et à l’université : Où en est la recherche ? Le français aujourd’hui, 209(2), 17‑27. https://doi.org/10.3917/lfa.209.0017
- Druez, E. (2016). Réussite, racisme et discrimination scolaires:L’expérience des diplômé·e·s d’origine subsaharienne en France. Terrains & travaux, 29(2), 21‑41. https://doi.org/10.3917/tt.029.0021
- Farhat, B. (2015). Voyage dans les « coulisses » de l’ethnicisation de l’expérience scolaire. Chimères, 85(1), 75‑84. https://doi.org/10.3917/chime.085.0075
- Felouzis, G., Fouquet-Chauprade, B., & Charmillot, S. (2015). Les descendants d’immigrés à l’école en France : Entre discontinuité culturelle et discrimination systémique. Revue française de pédagogie. Recherches en éducation, 191, Article 191. https://doi.org/10.4000/rfp.4738
- Foy, L. (2023). Quand la race fait école : Place et rôle de la race dans l’activité professionnelle des enseignant·es des territoires hyper-paupérisés [PhD Thesis]. http://www.theses.fr/2023AIXM0100/document
- Garric, J. (2024). La fabrique quotidienne du décrochage : Aux portes de la classe. PUF.
- Kergoat, P. (2017). Mesure et analyse des discriminations d’accès à l’apprentissage [Rapport d’évaluation]. Centre d’étude et de recherche sur les qualifications CEREQ. www.cereq.fr/sites/default/files/2018-09/574aafef5a1cb02701b03c4579da6936.pdf
- Lorcerie, F., & Nyambek-Mebenga, F. (2024, septembre). N° 595 Racismes et école. Cahiers Pedagogiques. https://librairie.cahiers-pedagogiques.com/revue/1016-racismes-et-ecole.html
- Mazouz, S. (2020). Race. Anamosa.
- Perroton, J., & Schiff, C. (2018). Les enseignants français face à l’ethnicité hier et aujourd’hui. Discours critiques et impasses d’une lecture en termes de discriminations. Recherche & formation, 89(3), 17‑30. https://doi.org/10.4000/rechercheformation.4291
- SUD Éducation (Éd.). (2023). Entrer en pédagogie antiraciste : D’une lutte syndicale à des pratiques émancipatrices. Shed publishing.
Émission préparée par ...
- Production : Adeline Houncheringer
- Réalisation technique : Sébastien Boudin
- Photo de : Olga Safronova sur Unsplash
- Habillage sonore : Adeline Houncheringer
- Musique :
- 2Pac & Talent. (1998). Changes: Vol. Greatest Hits Prod. de Big D the impossible. Death Row
- Jackson, M. (1995). They don’t care about us: Vol. HIStory . Epic Records.
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Médine. (2022). Heureux comme un arabe en France: Vol. Médine France. Prod.de Make a meal, & Kaonefy. MIND ( Label).
- Médine & Youssoupha. (2013). Blokk Identitaire: Vol. Protest Song. Prod.de Proof. Because Music, MIND (Label).
- Booba. (2010). Ma couleur: Vol. Lunatic Prod. de X-Plosive. Tallac Records.
- Remerciements : Merci à Maé Burlat, Régis Guyon et Florence Sauvebois pour leurs relectures, corrections et conseils avisés.
