ÇA MANQUE PAS D'R : épisode 73 (04/09/2026)
La recherche à l’épreuve du politique
En 2017, Jean-Michel Blanquer lançait le Conseil scientifique de l’éducation nationale. Stanislas Dehaene à la présidence, les neurosciences en étendard. Le projet : mettre enfin la science au service de la décision. Éclairer le chemin des politiques éducatives grâce aux données probantes, à la comparaison internationale, aux bonnes pratiques. Presque dix ans plus tard, la relation entre recherche et politique n’a rien perdu de sa complexité ni de ses ambiguïtés.
Elle tient dans la structure même du rapport entre deux temporalités, deux logiques, deux types de légitimité : celle de la connaissance produite dans la durée, et celle de la décision prise dans l’urgence. Partout en Europe, les corps s’accumulent : CNESCO, CEE, Conseil scientifique côté français ; Education Endowment Foundation, Ofsted côté britannique ; INEE au Québec. Des agences, des rapports, des recommandations. La science convoquée pour légitimer l’action — ou plutôt : la décision habillée des habits de la connaissance.
La question n’est pas de savoir si la recherche doit éclairer les politiques. Elle le doit. La question est de savoir à quelles conditions, et à quel prix. Qui convoque la recherche, à quel moment, pour dire quoi ? Peut-on accepter une commande tout en préservant l’indépendance des résultats ? Et que faire lorsque ces résultats contredisent les attentes, y compris celles de ceux qui ont financé la recherche ?
Ces questions se posent avec une acuité particulière lorsque la commande vient de l’institution elle-même : un ministère, une agence, une collectivité locale. Le chercheur se retrouve alors pris dans un réseau de dépendances où la relation n’est plus seulement épistémique (entre méthode et connaissance), mais politique, économique, institutionnelle. Avec une question au centre de notre échange : quelle est la juste distance entre recherche et politique? Est-ce une règle déontologique à écrire, ou une architecture institutionnelle à construire ?
Nos deux invités ont vécu ces tensions de l’intérieur :
Julie Pinsolle est maîtresse de conférences au laboratoire CeDS (Culture et Diffusion des Savoirs) de l’Université de Bordeaux. Elle suit les Cités éducatives depuis leur lancement en 2019, à travers trois programmes de recherche successifs. Sa thèse est nette : ce label ferait autre chose que ce qu’il prétend faire. En mobilisant les logiques de projet, d’évaluation permanente et de compétition territoriale, les Cités éducatives participeraient d’un processus de néolibéralisation de l’action publique éducative. Une thèse que la politique ne lui a pas demandé de formuler — mais qu’elle assume pleinement.
Simon Enthoven est chercheur au GIRSEF à l’Université catholique de Louvain. Il a mené une recherche commandée sur les plans de pilotage belges, dispositif qui contractualise les établissements avec l’administration sur la base d’objectifs et d’indicateurs. Ses résultats ont d’abord surpris son propre centre de recherche : la mise en œuvre révèle des dynamiques que le cadre de la commande ne permettait pas d’anticiper. Comment tenir ses conclusions quand elles dérangent ?
Et comme chaque mois, on retrouvera la chronique FOCUS, proposée par Hugo Roussel, étudiant à l’ENS de Lyon.
Et pour aller plus loin ...
- Allam, M.-C., Becquet, V., Chartier, M., Juan, M., & Testi, J. (2025). La carrière contrastée de l’appel à projets dans l’éducation territorialisée : le cas des Cités éducatives. Revue française d’administration publique, 189, 387–407. https://doi.org/10.3917/rfap.189.0387
- Bezes, P., & Musselin, C. (2015). Le new public management : entre rationalisation et marchandisation ? Dans L. Boussaguet, S. Jacquot, P. Ravinet & P. Muller (dir.), Une « French touch » dans l’analyse des politiques publiques ? (p. 125–152). Presses de Sciences Po.
- Cotton, P., & Thyrard, A. (2026, à paraître). L’évaluation des politiques publiques (collection Repères). La Découverte.
- Cottin-Marx, S., Epstein, R., & Jeannot, G. (2025). La banalisation des appels à projets : diffusion, professionnalisation, contestations. Revue française d’administration publique, 189, 295–313. https://doi.org/10.3917/rfap.189.0295
- Enthoven, S., März, V., & Dupriez, V. (2023). Context matters: A meta-ethnographic study on teachers’ workplace learning. Teaching and Teacher Education, 132, Article 104224. https://doi.org/10.1016/j.tate.2023.104224
- Enthoven, S., Dupriez, V., & März, V. (2024). Où et comment les enseignants continuent-ils à apprendre leur métier ? Postures et trajectoires au sein d’un « paysage d’apprentissage professionnel ». Revue française de pédagogie, 223, 129–148. https://doi.org/10.3917/rfped.223.0129
- Fontaine, J. (1996). Évaluation des politiques publiques et sciences sociales utiles. Raisons des décideurs, offres d’expertise et usages sociaux dans quelques pratiques régionales. Politix, 9(36), 51–71. https://doi.org/10.3406/polix.1996.1979
- Lascoumes, P., & Le Galès, P. (dir.). (2004). Gouverner par les instruments. Presses de Sciences Po.
- Martin, S. (2025). Leading research-policy engagement: An empirical analysis of the capabilities and characteristics of leaders of evidence intermediary organisations. Evidence & Policy. Advance online publication. https://doi.org/10.1332/17442648Y2025D000000067
- Pinsolle, J., Bordiec, S., & Tourneville, J. (2022). Réunir (enfin) les acteurs de l’éducation ? Sur la vocation partenariale des « Cités éducatives ». Agora débats/jeunesses, 92, 113–128. https://doi.org/10.3917/agora.092.0113
- Pinsolle, J., & Tourneville, J. (2025). La fabrique de territoires comme instrument de néolibéralisation de l’éducation : le cas des Cités éducatives. Espaces et sociétés, 196, 79–94.
- Pons, X. (2010). Évaluer l’action éducative : des professionnels en concurrence. PUF.
Émission préparée par ...
- Production - Rédaction : Régis Guyon, avec la collaboration d'Hugo Roussel
- Réalisation technique : Sébastien Boudin
- Mixage : Laurent Gaillard, Réseau Canopé
- Habillage sonore : Sébastien Boudin
- Extrait sonore : présentation du Conseil scientifique de l'éducation lors de sa création en 2017 ; vidéo de communication du MENJ: https://www.youtube.com/watch?v=noC5_A59a_I
- Musique : "Everything You've got" , Tim Reilly, Ashley Barnes & Jason Pedder
- Illustration : Régis Guyon
