ÇA MANQUE PAS D'R : épisode 67 (14/11/2025)
A l'école des émotions
Depuis le XVIIIe siècle, et en particulier Condorcet, l’éducation et « l’instruction publique » sont pensées à travers la rationalité, partant du principe que la transmission des savoirs nécessaires à la formation des citoyens repose sur une mise à l’écart des affects, des émotions. On pourrait ainsi penser que l’école fonctionne à travers une « raison universelle » qui rejette tout « archaïsme émotionnel » — notamment celui dont serait porteuses les familles.
Mais, et on l’évoquera avec nos deux invités, cette opposition a-t-elle du sens ? Peut-on se contenter de dire qu’il suffit à un enseignant d’énoncer un discours, aussi rationnel qui soit, pour que les savoirs soient transmis et acquis par les élèves ? Ne doit-on pas tenir compte d’autres facteurs, et par exemple les conditions qui peuvent perturber les interactions, et donc empêcher certains d’accéder à ces savoirs ? D’autant que l’école comme la classe sont des espaces denses en interactions sociales, et donc en émotions. A ce titre, Pierre Bourdieu avait déjà bien montré dans La Distinction comment l’école privilégie les élèves capables d’une certaine posture émotionnelle dans l’école, au détriment des autres — on peut alors parler d’un « éthos de classe ».
D’un autre côté, il faut tout autant à se méfier de toutes les formes de séduction et de manipulation, de toutes les opérations de captation par le biais émotionnel. L’usage intensif des réseaux sociaux peut entrainer des réactions épidermiques, des bulles d’émotions qui s’entrechoquent. Avec, en conséquence, une polarisation qui repose en partie, comme le souligne l’économiste Michaël Lainé, sur un discernement altéré qui refuse toutes les formes d’incertitudes, et donc d’apprentissage. Finalement, l’éducation n’aurait-elle comme objectif d’amener les élèves à sortir de leurs certitudes… et d’accepter les incertitudes pour les amener à découvrir le plaisir de « chercher » ?
Pour aborder cette problématique, nous avons le plaisir de recevoir deux chercheurs qui viennent de publier chez Armand Colin une Sociologie des émotions, à commencer par Christine DETREZ, professeure de sociologie à l’ENS de Lyon et membre du Centre Max Weber ; elle a par ailleurs publié en 2024 Crush. Fragments du nouveau discours amoureux (Flammarion). Et Kevin DITER, maître de conférences en sociologie à l’Université de Lille (INSPE Haut-de-France, site de Douai) et chercheur au Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (CLERSE). Il coordonné avec Claude MARTIN l’ouvrage collectif Le bien être des élèves à l’école : un problème social, dont il a été question dans l'émission de septembre. Le Focus est proposé par Héloïse MARGUERITE, étudiante à l’ENS de Lyon.
Et pour aller plus loin ...
- Bernard, J. (2015). Les voies d’approche des émotions. Terrains/Théories, n° 2 : https://doi-org.acces.bibliotheque-diderot.fr/10.4000/teth.196
- Clair, I. (2023), Les choses sérieuses. Enquête sur les amours adolescentes. Seuil
- Détrez, C. (2024). Crush. Fragments du nouveau discours amoureux. Flammarion
- Détrez, C. & Diter, K. (2025). La sociologie des émotions. Armand Colin.
- Diter, K. (2020). Aimer d’amour et aimer d’amitié, c’est pas pareil ! » Les représentations socialement différenciées des sentiments chez les enfants. Revue des politiques sociales et familiales, n° 136-137 : https://doi.org/10.3406/caf.2020.3434
- Fournier-Gallant, V. A. & Point, C. (2025). L’éducation à la sexualité (EAS) : état des lieux de la recherche en éducation d’un champ sous tension. Nouveaux cahiers de la recherche en éducation, 27(1), p. 1–12 : https://doi.org/10.7202/1119545ar
- Guyon, R. (dir.) (2019). Les émotions à l’école. Diversité, n° 195 : https://www.persee.fr/issue/diver_1769-8502_2019_num_195_1
- Halbwachs, M., Texte présenté et annoté par Granger, C. (2014). L’expression des émotions et la société. Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 123(3), p. 39-48 : https://doi.org/10.3917/vin.123.0039.
- Hochschild, A.-R. (2003). Travail émotionnel, règles de sentiments et structure sociale. Travailler, N°9-1, p.19-49 : https://doi.org/10.3917/trav.009.0019.
- Illouz, E. (2020), La fin de l’amour. Enquête sur un désarroi contemporain, Seuil.
- Le Breton, D. (1998). Les Passions ordinaires. Anthropologie des émotions. Armand Colin.
- Mazurel, H. (2021). L'inconscient ou l'oubli de l'histoire. Profondeurs, métamorphoses et révolutions de la vie affective. La Découverte
- « Norbert Elias ou la sociologie des continuités », Labyrinthe, n° 5, 2000 : https://doi.org/10.4000/labyrinthe.273
- Thomé, C., Bernard, J., Amadio N. & Châteauneuf-Malclès, A. (2017). La sociologie des émotions autour des travaux d’Arlie Hochschild. Ressources en sciences économiques et sociales : https://ses.ens-lyon.fr/articles/la-sociologie-des-emotions-autour-des-travaux-d-arlie-hochschild
Émission préparée par ...
- Production - Rédaction : Régis Guyon, avec la collaboration d'Héloïse Marguerite
- Réalisation technique : Sébastien Boudin
- Mixage : Laurent Gaillard, Réseau Canopé
- Habillage sonore : Sébastien Boudin
- Extrait sonore : Hervé MAZUREL, historien des affects et des imaginaires, maître de conférences à l’Université de Bourgogne, auteur de L’Inconscient ou l’oubli de l’histoire (La Découverte, 2021), au micro de France Culture.
- Musique : "Everything You've got" , Tim Reilly, Ashley Barnes & Jason Pedder
