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EN QUÊTE D'ÉCOLE : épisode 32 (08/03/2024)

L'école fait-elle "genre" ?

 

introduction 

 

Extrait journal télévisé belge

Les attaques contre les écoles belges à l’occasion du projet EVRAS rappelle la polémique 10 ans plus tôt contre les ABCD de l’égalité en France. 

Derrière ces oppositions se dessinent deux enjeux majeurs : celui de l’éducation à l’égalité entre filles et garçons, dans le cas des ABCD en France et de l’éducation à la vie affective et sexuelle pour l’EVRAS.

L’opinion commune est que l’école doit éduquer à l’égalité, mais que celle-ci n’a rien à voir avec l’éducation à la sexualité ni avec le “genre” concept devenu un gros mot même pour les documents officiels de l’éducation nationale. 

Est-ce si vrai ? Si l’égalité n’a rien à voir avec le genre, de quoi parle-t-on ? 

Quels sont les enjeux de ces polémiques et attaques contre les programmes éducatifs ? Que se joue-t-il dans ces résistances ?

Pour le savoir nous avons mené l’enquête.

C’est la loi Haby de 1975 qui ouvre la voie à la mixité scolaire obligatoire. Pendant presque 10 ans cette mixité n’est pas interrogée, en 1982 un premier bulletin officiel institue que les éducateurs ont pour mission légale de lutter contre les préjugés et stéréotypes sexistes. Ainsi le projet n’est pas neuf, l’école ne peut se contenter de la mixité, elle doit avoir comme objectif l’égalité

L'Orientation Différenciée. 

 

Le premier critère d’évaluation de l’égalité entre filles et garçons  est l’orientation différenciée malgré les performances scolaires équivalentes voire supérieures des filles.La mixité n’est pas  réalisée tant en terme de classe sociale que de sexe : les études où les classes populaires sont les plus nombreuses sont aussi celles qui sont les moins mixtes, on recense 9% de filles en STI2D et 15% de garçons en ST2S, pour ne citer que les baccalauréats technogiques. 

Longtemps les campagnes pour l’égalité ont visé les filles qui devaient être plus ambitieuses et moins se censurer dans leurs choix de métiers que l’on présentait alors comme “non genré”. 

Cependant, aucune campagne n’invite les garçons à envisager le soin, le social et l’éducation. Ces métiers restent “féminins” car il est difficile d’attirer les garçons sur des emplois aussi peu valorisés et rémunérés, bien que absolument nécessaires. 

On retrouve l’idée que ce qu’il faut atteindre c’est le masculin, tandis que les métiers occupés majoritairement par des femmes aujourd’hui restent des repoussoirs en terme économique et symbolique. 

Ces secteurs sont moins rémunérés car ils ont la réputation de ne pas relever de la compétence et du savoir-faire.  Il y aurait une capacité innée et naturelle des femmes à être des mères et des soignantes, à s’occuper des enfants, des malades et des autres.

Si les étudiantes ont de meilleurs résultats et sont plus diplômées que leurs camarades, il s’opère un véritable “retour de bâton” sur le marché du travail où les écarts de salaire peinent à diminuer.

Deux ans après la formation, la part de CDI est systématiquement inférieure chez les filles. Elles gagnent, à temps complet équivalent, toujours 18% de moins mais surtout elles sont deux fois plus nombreuses à être les victimes des temps partiels subis. 

Si le marché du travail est encore si discriminant, c’est qu’il persiste des rapports de domination économique liés au genre que la mixité scolaire n’a pas endigué. 

C’est ce que rappelle Françoise Vouillot aux élèves professeures : extrait. 

Les violences sexistes et sexuelles. 

 

Le second instrument de mesure de l’égalité à l'école, ce sont les violences sexistes et sexuelles. En 2021, les mineurs représentent plus de la moitié des victimes de violences sexuelles connues. Parmi ces victimes mineures, 80% sont des filles” dit la Lettre de l’observatoire national des violences faites aux femmes. 

Un tiers des violences sexuelles ont lieu dans le cercle familial et l’écrasante majorité des agresseurs sont connus de leurs victimes.

La question de la lutte contre les discriminations est donc intimement liée à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. 

On ne peut expliquer les choix d’orientation des filles par la simple autocensure ou le manque de confiance. Elles savent et anticipent que certains milieux professionnels les exposent plus aux violences de genre tout comme elles anticipent que la répartition du travail domestique reste majoritairement dévolu aux femmes.

Face à ces constats qui persistent, les successives conventions ministérielles se donnent pour mission d’éduquer à l’égalité, ne présupposant plus que la mixité suffit. 

C’est Nicole Abar, 8 fois championne de France de football féminin et fondatrice de l’association Liberté aux joueuses qui va inspirer et accompagner  les ABCD de l’égalité. Dès 2000 elle monte un projet nommé “Passe la balle” où l’apprentissage du football en mixité à l’école est l’occasion de discussions sur les stéréotypes de genre. 

Les deux ministères des droits de femmes et de l’éducation nationale annoncent ce projet pour la rentrée 2013. Il est annoncé comme une “expérimentation” dans des écoles désignées et volontaires, il prévoyait principalement de former les enseignants et leur fournir des outils pertinents pour mieux comprendre l'implicite sexiste de leurs propres pratiques, tenter de s’en libérer mais aussi se sentir mieux armé pour répondre aux questions des enfants eux-mêmes.

Rapidement les réactions sont vives et le projet fait scandale.

Comment une éducation à l’égalité, mission de l’éducation depuis les années 80, valeur fondatrice inscrite sur tous les frontispices des mairies peut-elle autant soulever les foules? 

Un agenda politique qui prête à la confusion. 

 

Premièrement l’agenda politique joue en défaveur du projet, la “Manif pour tous” a rassemblé de nombreuses personnes contre la loi pour le mariage entre personnes du même sexe et, à cette occasion, est déjà visée la prétendue “idéologie du genre”. 

Les fake news

 

Dans cette lancée les ABCD de l’égalité sont accusés et je cite “d’apprendre la masturbation aux enfants de maternelle”, de les pousser à changer de sexe, de faire défiler des homosexuels dans les classes. 

Ces accusations fausses et absurdes sont faites par sms ou mail et sur les réseaux sociaux des parents en les invitant à retirer leurs enfants de l’école pendant un jour pour marquer leur réprobation. Le moyen est violent et fait peur aux parents. À l’origine de ces messages on retrouve des associations religieuses mais aussi et surtout des militants d’extrême droite, condamnés depuis pour diffamation. 

La désinformation volontaire conduit les parents à devoir vérifier ces accusations et  à remettre en question la confiance qu’ils et elles avaient envers les professeur·es.

La manque de formation et d'information des professeur·es. 

 

En face, les professeur·es ont aussi très mal vécu qu’on puisse les accuser de manipuler et maltraiter les enfants. Leur travail de longue date contre les inégalités de genre est soudainement l’objet de soupçons. 

Les études menées sur cette période montrent que la majorité des professeur·es n’étaient pas formé·es, ni même informé·es sur le contenu des ABCD.

Dans un article de 2014, Muriel Salle, formatrice à l’époque,  constate que 88% des futur·es professeur·es déclarent ne pas avoir eu de formation sur la question des inégalités femmes-hommes ou du genre. 

Or, malgré la bonne volonté des professeur·es,  les contenus des disciplines et les pratiques en classe alimentent des discriminations en étant aveugles aux biais du genre, écoutons par exemple cette épopée virile du spermatozoide dans une vidéo éducative. 

Muriel Salle ajoute que, si les élèves professeur·es sont favorables à l’égalité, ils ont plus de résistance lorsqu’on  questionne les pratiques et savoirs scolaires eux-mêmes mais surtout quand on use du terme “genre” qui a d’ailleurs complètement disparu du vocabulaire officiel après 2014.

Les maux des mots. 

 

Le rapport de l’éducation nationale lui-même pointe qu’il a eu des erreurs de communication autour des termes utilisés. Les mot “dispositifs” et “expérimentation” invitent à croire que certains élèves étaient cobayes de quelque chose de radicalement nouveau. 

Mais le mot qui a fait le plus couler d’encre est bien celui de “genre”.

Comme auparavant dans les attaques contres les études de genre, il est opéré un glissement de sens volontaire ou pas. 

En sciences sociales, le mot genre est une catégorie d’analyse qui permet de décrire les processus et rapports sociaux qui construisent, divisent et hiérarchisent  ce qui relève du féminin et du masculin.

En outre, en France, le mot “genre” est abusivement confondu avec le sexe, permettant de glisser de l’éducation à l’égalité à l’éducation présumée à l’homosexualité ou la masturbation. Que l’école soit une éducation à l’hétérosexualité en revanche pose moins problème.

Quand a lutte contre contre les inégalités stigmatise...

 

Simon Massei propose une dernière piste d’explication.

Les messages pour encourager les journées de retrait de l’école (JRE) ont visé principalement les familles populaires identifiées comme musulmanes à travers des listes de fidèles. 

Les écoles désignées par le ministère pour participer aux ABCD sont très majoritairement dans les zones urbaines les plus pauvres.  Cela invite à  croire que le problème des inégalités de genre et des violences sexistes et sexuelles sont l’apanage des classes populaires issues de l’immigration et de tradition musulmane.  Il nomme cela la “racialisation du sexisme” où tout se passe comme si les populations qu’il faut éduquer à l’égalité entre les femmes et les hommes étaient presque exclusivement les classes populaires et racisées.

Cette politique dément les chiffres qui montrent que les violences contre les femmes et les minorités de genre n’ont ni classe ni race, bien qu’elles aient un genre. 

Ce préjugé vient heurter des populations qui sont déjà méfiantes envers l’égalité des chances à l’école. Les enquêtes, au moment des événements, révèlent un discours qui sépare le “nous” et le “eux”, les progressistes et les conservateurs, les éclairés contre les manipulées et soumises qui sont très peu écoutées, accusées d’emblée de parler au nom de leur religion et non comme des citoyennes et des parents soucieux du bien-être de leurs enfants. 

Conclusion. 

Par le biais de cet épisode particulier, qui n’a pas clos le débat, se joue en creux la question des missions de l’école. 

Les opposants à une éducation à l’égalité mais aussi à la vie affective et sexuelle souhaitent revenir à la seule mission d'instruction de l’école, laissant aux familles le soin de l’éducation aux valeurs et à l’intime. 

Cependant c’est à la fois refuser l’idée que l’intime est politique alors même que les conjoints et membres de la famille sont le gros des troupes des agresseurs sexuels. 

C’est aussi nier les biais dans les programmes, la manière dont on transmet les savoirs n’est jamais neutre et objective. 

Et c’est surtout abandonner les parents dans la lutte contre des problèmes sociaux et systémiques qui nous dépassent en tant qu’individus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et pour aller plus loin ...

 la mixité et l'égalité à l'école 


Éducation au genre

  • Gallot, F., & Pasquier, G. (2018). L’école à l’épreuve de la ‘théorie du genre’ : les effets d’une polémique. Introduction. Cahiers du Genre65(2), 5‑16. https://doi.org/10.3917/cdge.065.0005
  • Magar-Braeuner, J. (2018). La mésentente à l’école des Tilleuls. Des effets et de quelques enjeux de l’appel à la Journée de retrait de l’école dans une école primaire. Cahiers du Genre65(2), 59‑79. https://doi.org/10.3917/cdge.065.0059
  • Pachoud, M. (2018). L’institution scolaire aux prises avec la démocratie sexuelle : Les effets différentiels de la ‘théorie-du-genre’ sur les pratiques enseignantes. Cahiers du Genre65(2), 81‑99. https://doi.org/10.3917/cdge.065.0081
  • Salle, M. (2014). Formation des enseignants : Les résistances au genre. Travail, genre et sociétés31(1), 69‑84. https://doi.org/10.3917/tgs.031.006
  • Salle, M. (2019). Les « ABCD », révélateurs d’une crise de l’égalité. Revue Projet368(1), 21‑27. https://doi.org/10.3917/pro.368.0021

 

La "racialisation du sexisme" 

Émission préparée par ...

  • Production : Adeline Houncheringer
  • Réalisation technique : Sébastien Boudin
  • Habillage sonore : Adeline Houncheringer, Sébastien Boudin
  • Musique : Joakim Karuk, Love mode.  

Allison, R., Meryl, Voyer, M., & Saint-Auret, M. (2021, mai 28). Ma petite: Vol. Si j’étais pire [Recorded by Meryl & R. Allison]. OMAX6MUM.Beyoncé, Nash, T., Hollis, C.,

Brassens, G. (s. d.). Misogynie à part: Vol. Misogynie à part [Recorded by G. Brassens]. Phillips.

De Pretto, E., & Janin, C. (2018, mars 2). Kid: Vol. Cure [Recorded by E. De Pretto]. Initial Artist Services, Universal Music France.

Diam’s, Berthou, G., & Tyran. (2006, février 6). Ma France à moi: Vol. Dans ma bulle [Recorded by Diam’s]. Parlophone Music France.
Stefani, G., & Eve. (2005, mars 8). Rich Girl: Vol. Love. Angel. Music. Baby. Interscope.
  • Remerciements : Sébastien Boudin, Régis Guyon, Sandra Myot et Florence Sauvebois pour leurs relectures avisées. 

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