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Dossier de veille de l'IFÉ :

Regards d'aujourd'hui sur l'enfance


n°68, novembre 2011   

Auteur(s) :  Musset Marie

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Résumé : 
Ce dossier explore, sans les épuiser, quelques uns des nouveaux paradigmes de l’enfance. Il a été réalisé dans le cadre du programme POLEART, financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR), porté par le laboratoire de recherche Education, Cultures et Politiques (Lyon 2, ENS-IFé, UJM), associé au centre Max Weber (CNRS), au laboratoire Profeor-Cirel (Lille 3), et au CRIFPE (Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession d’enseignant, Québec).

L’enfance mobilise les chercheurs et passionne les médias. Du côté de la recherche, la sociologie de l’enfance actuelle recouvre en partie le terme anglo-saxon de Childhood studies, né dans les années 1990. Du côté des médias, les centres d’intérêt sont variés : on s’intéresse à l’enfant roi ou à son avers, l’enfant victime ; on pense identifier un clivage entre les « pédagogues » centrés sur l’enfant et « républicains » privilégiant le savoir ; on se demande si, pour répondre à la crise éducative actuelle, il faut encourager la libération des enfants ou manifester l’autorité de l’adulte.
Phénomène social plus que biologique, l’enfance est une construction sociale, et les représentations de l’enfance dans le monde occidental obéissent à l’influence primordiale du XVIII° siècle. Locke puis Rousseau passionnent durablement les pédagogues et les familles. Foucault a montré l’importance au XVIII° siècle de l’émergence de systèmes classificatoires applicables aussi à la société, qu’elle soit scolaire ou carcérale. Après les travaux de Condorcet et de Leibniz l’enfant « normal » est forcément en bonne santé et « bien élevé » puisque les désordres sociaux et comportementaux sont eux aussi perçus comme des pathologies. Le début du XX° siècle est marqué, lui, par les travaux fondateurs de Piaget, remis en cause depuis quelques dizaines d’années à la suite des découvertes de la psychologie et des sciences cognitives. En outre, un « espace-temps » spécifique à l’enfance est au cœur de la sociologie historique de l’enfance, et les enfants génèrent une véritable culture de l’enfance scrutée et relayée par les producteurs de produits pour enfants, même si les rapports entre la culture de masse et la culture enfantine sont plus complexes que le marketing ne le suppose. A ce consensus s’ajoute la « touche française », caractérisée par l’unicité des rythmes, des méthodes et des moyens dès le plus jeune âge. L’école est devenue le cadre institutionnel de socialisation de référence.
L’enfance est pour certains une période de la vie et pour d’autres un état ou une expérience : à ce titre, il y a toujours un enfant en chacun. La dynamique démocratisante et égalitaire des sociétés modernes fait d’ailleurs s’estomper le critère d’âge qui a longtemps servi de barrière entre l’enfance et l’âge adulte. Devenu sujet lors de la promulgation de la Charte internationale des droits de l’enfant, l’enfant, à la fois dépendant et autonome, est de nos jours un « alter ego paradoxal », tandis que la société contemporaine passe de l’adultocentrisme au pédocentrisme et que s’opposent libérationnistes (child liberationists) et protectionnistes (child caretakers). La plupart des pays européens, confrontés à l’évolution du droit contemporain et notamment à celle de la justice pénale des mineurs, ont tenu compte du fait que l’enfant est un être inachevé qui parvient à la maturité par l’éducation. Née de la démocratisation et entérinant la fin de l’autorité traditionnelle, ce qu’on appelle avec Arendt la crise actuelle de l’autorité trouve sa source dans cette nouvelle représentation de l’enfance : reconnu différent de l’adulte, l’enfant tend en même temps à bénéficier des mêmes droits. Ces changements expliquent que le droit de la famille et les droits de l’enfant soient en crise dans de nombreuses démocraties.
Les discours savants sur l’enfance ont pour caractéristique d’être largement médiatisés depuis les années 1970. Ces savoirs vulgarisés sont souvent décontextualisés lors de leur reformulation médiatique alors même qu’ils produisent des normes savantes qui vont faire référence. Ainsi l’enfance comme « catégorie ayant des droits propres » a accrédité dans le grand public comme dans l’univers du marketing une nouvelle représentation de l’enfant : la satisfaction de ses besoins/droits s’impose comme norme de fonctionnement de la famille et de la société.
Dans ce panorama, l’art tient une place à part : l’accès aux arts fait partie des droits de l’enfant, mais l’expérience esthétique est une rencontre de valeur ontologique dans laquelle est gommée la différence entre l’enfant et l’adulte. La figure de l'enfant artiste participe donc d'une tentative de penser l’enfance autrement.


Abstract : 
This study provides a brief overview of some of the new paradigms of childhood. The study was conducted as part of the POLEART program funded by the French National Research Agency (Agence Nationale de la Recherche) and led by the ‘Education, Cultures et Politiques’ research center (University of Lyon 2, ENS-IFé, and Jean Monnet University), in association with the Centre Max Weber (CNRS), Profeor-CIREL (University of Lille 3), and CRIFPE (Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante, Quebec, or Interuniversity Research Centre on Education and the Teaching Profession).

In recent years, childhood has become both a major research topic and the focus of media attention. In research, the current sociology of childhood overlaps to some extent with ‘Childhood studies’, a relatively new field that emerged in the 1990s. In the media, the focus of attention tends to vary. While there has been some interest in the notion of the child-king and its opposite, the child-victim, there has also been much emphasis on the supposed conflict between ‘pedagogues’ (who tend to adopt a child-centred approach) and ‘republicans’ (who tend to prefer a knowledge-based approach). Another issue is whether to promote child liberation or the authority of adults in order to remedy the current educational crisis.
Childhood is a social rather than a biological category or phenomenon, and as such needs to be seen as a social construct. Representations of childhood in the West have been predominantly shaped by eighteenth-century thought. Locke and Rousseau in particular have been of enduring interest to both educationalists and families. Foucault demonstrated the significant impact of the new classification systems that emerged in the eighteenth century and that could be applied to society, whether in an educational or prison context. Following the work of Condorcet and Leibniz, one common assumption has been that a ‘normal’ child is a healthy and well-educated child (in the sense of ‘well-mannered’), since social and behavioral disorders are considered to be pathologies. The early twentieth century was marked by the pioneering work of Piaget, although his findings have been challenged in recent decades as a result of major developments in psychology and cognitive science. A spatio-temporal framework specific to childhood also lies at the heart of the historical sociology of childhood. Children create a culture of childhood – a culture carefully scrutinized and targeted by producers and manufacturers of child products. However, it is important to note that the relationships between mass culture and child culture are more complex than is commonly assumed in marketing. As part of this consensus, one specifically French assumption is the uniqueness of rhythms, methods and means from the earliest age. School has become the institutional framework of reference for the socialization of children.
For some, childhood is a period of life, while for others it is a state or an experience. This latter view implies that there is a child in every one of us, whatever our age. Because of the democratizing and egalitarian impulse of modern societies, the age criterion has tended to subside as the basic dividing line between childhood and adulthood. Defined as subjects in the Convention on the Rights of the Child, children, as both dependent and autonomous beings, have come to represent a ‘paradoxical alter-ego’. In contemporary society, there has been a shift from adultcentrism to pedocentrism, and a conflict between child liberationists and child caretakers has emerged. As a result of the evolution of contemporary law, and of juvenile criminal law in particular, most European countries have come to recognize that a child is an incomplete individual who reaches maturity through education. A product of democratization and a sign of the end of traditional authority, the current crisis of authority (as Hannah Arendt described it) has its origins in this new representation of childhood: while children are recognized as being different from adults, they are also considered to have the same rights as adults. These changes account for the current crisis of family law and children’s rights in many democracies.
Academic research on childhood has attracted significant media attention since the 1970s. In their popularized form, research findings have often tended to be decontextualized in the media, while producing academic norms serving as reference standards. The concept of childhood as a ‘category with specific rights has given credence to a new representation of children in the general public and in the world of marketing’. Today, the emphasis on meeting the needs and rights of children is a fundamental norm of family and social life. Art has a key role to play in this new landscape. More specifically, access to the arts is a right for children, although it is important to recognize that aesthetic experience is an ontological encounter in which the difference between children and adults tends to dissolve. The figure of the child-artist is thus part and parcel of an attempt to redefine childhood.

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Pour citer ce dossier :
Musset Marie (2011) . Regards d'aujourd'hui sur l'enfance . Dossier d'actualité Veille et Analyse, n°68
En ligne : http://ife.ens-lyon.fr/vst/DA/detailsDossier.php?parent=accueil&dossier=68&lang=fr

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